15 Oct 2019
HomePeople AfriqueBurna Boy incite la diaspora à assumer ses origines dans « African Giant »

Burna Boy incite la diaspora à assumer ses origines dans « African Giant »

Burna Boy, rarili news, guinee, conakry, infos, actualités, buzz, sport, event, lifestyle, musique, news, culture, people

Sur l’hybride et engagé «African Giant», le Nigérian au look de gangsta, fils spirituel autoproclamé de Fela Kuti, incite la diaspora à assumer ses origines.

Damini Ogulu, alias Burna Boy, a reçu le trophée de meilleur artiste international à la cérémonie des BET Awards 2019.

 

Sur la cover d’African Giant, Burna Boy, un brin mégalo, se la joue despote (éclairé ?) africain immortalisé sur un faux billet de banque mi-naira, mi-dollar, un pendentif représentant Fela Kuti autour du cou. Difficile de lui en vouloir, pourtant… Car à 28 ans, Damini Ogulu (son vrai nom) réalise un coup de maître : faire éclater la dénomination «afrobeats», désignant une musique que l’on associe au Nigéria et au Ghana depuis le début des années 2010, et à laquelle il est censé appartenir. Un terme que l’on doit au monde de la distribution britannico-américaine et qui met un peu tous les artistes ouest-africains, et en particulier nigérians, de la génération Y dans le même sac.

Il aura donc fallu que se concrétise l’afro-fusion expérimentale et déflagrante de Burna Boy pour que s’en déverse le contenu et que l’on constate enfin que les différentes pièces n’appartiennent pas au même puzzle. Burna n’a rien d’un Wizkid et encore moins d’un Davido, ces deux stars de la vague nigériane qui ont commencé à faire parler d’elles en collaborant avec des Occidentaux. Outre son exploit d’avril dernier de blinder l’Apollo Theater de New York comme Fela avant lui, en juillet 1989, Burna surfe sur son image de gangsta tout en s’attachant à éveiller les consciences tel un prédicateur, et use d’un propos musical dont l’hybridité est inédite.

Versatile

Toutes ses livrées depuis 2013, notamment Outside en 2018, comme les premiers singles d’African Giant (calypso presque éthéré avec Gbona, la ballade afrozouk On the Low, etc.), présageaient déjà d’un aller simple vers la consécration. La verve conceptuelle et engagée de ce quatrième album rime, paradoxalement, avec le culte de sa personne starifiée jusqu’à la moelle. Son opération promotionnelle était si bien rodée qu’on aurait presque envie de parler de sorcellerie – pour ne pas dire juju : un passage au Late Night de Jimmy Kimmel ou des milliers de fans réunis, en moins de vingt-quatre heures sur Telegram, dans un groupe dédié à la trinité suivante : au nom de Burna Boy, de(s) African Giant(s) et du saint Naija (Nigérian en argot).

Sa musique est une infusion de pop, de r’n’b, de reggae et de dancehall, sucrée à l’afrobeat de Fela Kuti, dont l’artiste au flow versatile se revendique sans une once de modestie. Encore une fois, difficile de lui en vouloir… Plutôt que l’électronique, Burna préfère opter pour l’organique – le saxophone qui flamboie à l’envi et le gbedu, percussion yoruba, complètent sa signature ; il troque volontiers l’anglais contre le yoruba et le pidgin ; surfe sur le bling-bling à outrance tout en parlant socio-politique et n’est pas du genre à faire jeu de compréhension quand on l’agace…

Fela – dont son grand-père maternel, le critique musical Benson Idonije, a été l’un des managers -, il l’écoutait pendant l’enfance, quand il habitait dans la ville pétrolière de Port-Harcourt. «Fela Kuti est un modèle pour moi mais toutes les légendes africaines en sont. Thomas Sankara, Patrice Lumumba… Le chanteur et opposant politique ougandais Bobi Wine m’inspire aussi», a-t-il confié à Libération lors d’un passage à Paris cet été.

Plus tard, lorsqu’il quitte le Nigéria pour Londres afin de poursuivre ses études, celui qui a appris à jouer du piano à 6 ans traîne dans Little Jamaïca, soit à Brixton, où Super Cat et Buju Banton accompagnent ses pérégrinations. Sans parler du rock dont les salves font aussi son empreinte musicale. De là viennent donc les influences distillées sur African Giant, véritable ode à l’Afrique et à sa diaspora. «Je crois que ce que Burna essaie de dire, c’est que toute personne noire doit se souvenir qu’elle est africaine avant toute autre chose», explique une femme à la fin de la chanson Spiritual. Il s’agit de Bose Ogulu, sa pugnace manager de mère et irrésistible femme d’affaires qu’on surnomme, au Nigéria, «Mama Burna». C’est lors de la cérémonie des BET Awards 2019 qu’elle prononce cette phrase en acceptant à la place de son fils le trophée de meilleur artiste international. Quand Burna Boy se déplace, il se déplace en famille. Ses cousins, son oncle, ainsi que Nissi, sa sœur de 25 ans, chanteuse et guitariste qui, depuis 2016, enchaîne les singles à portée politique. «Sans ma famille, je ne serais pas qui je suis aujourd’hui. Tous sont une force vitale pour moi.»

Xénophobe

La musique de Burna Boy est aussi le fruit de productions ultra léchées. Aux manettes, outre lui-même, le faramineux P2J (par ailleurs artisan de Diaspora, dernier et meilleur album du rappeur américain Goldlink) ou son acolyte Kel-P. Signé en major depuis 2017, Burna Boy ne compte pas dévier de sa trajectoire. Il est désormais connu comme l’un des rares artistes naijas que l’on pourrait qualifier d’«engagé» et il le sait. Ce «Fela with the hoes» comme il s’autosurnomme, appelle sur African Giant à la fierté d’être africain. Et tout récemment, il s’est fendu de plusieurs tweets pour dénoncer les violences xénophobes subies par des Nigérians en Afrique du Sud, au nom de l’unité africaine. Dans le morceau Another Story, il rappelle un épisode de l’histoire coloniale du Nigéria. Il croque aussi son compatriote milliardaire Aliko Dangote, homme le plus riche d’Afrique. «Je voulais que les gens comprennent que Dangote n’a rien d’un héros. C’est l’homme le plus riche d’Afrique et il continue de se lever tous les matins pour aller au boulot. Nous autres ne devrions pas nous trouver des excuses. Tout le monde parle du Nigéria comme si c’était une niche d’hyper riches. Au final, ça reste un pays en voie de développement. Avec ma musique, je veux mettre en lumière les choses qui doivent bouger.»

Et pour mieux faire passer son message, il signe sur African Giant des duos que l’on jugera judicieux : Jorja Smith pour le Royaume-Uni, Jeremih pour les Etats-Unis, Damian Marley pour la Jamaïque ou Angélique Kidjo pour l’Afrique de l’Ouest francophone. Emmenant l’auditeur dans un sacré tour de «l’Atlantique noir». «Je joue mon rôle, j’occupe l’espace qui m’est dû et je transmets le message de mes ancêtres sans me soucier de quiconque. Comme Fela. Tu vois ?»

 

Emma-Sacha Morizan

 

source : libération